Heroïnes du quotidien - Flora NGUYEN DONNIO
Heroïnes du quotidien
Présentation du projet « Heroïnes du quotidien » par Flora Nguyen Donnio

A la rentrée de septembre 2013, pour notre retour à Moscou, j’ai eu envie d’aller au delà du choc esthétique des paysages urbains de la mégalopole pour me rapprocher de ses habitants, notamment de ses habitantes. Les femmes russes n’intriguent pas seulement les expatriés mâles mais aussi leurs épouses. Elles constituent l’un de nos sujets de conversations favoris. Elles, qui se montrent toujours très séduisantes, quelle est leur vie quotidienne ? Elles, qui s’occupent de tout à la maison où s’est développé un matriarcat domestique, quelle est leur place dans la société ? Les sociologues pointent une « asymétrie des genres », elles sont sous-représentées politiquement et n’ont pas d’égalité économique. Que pensent elles, elles qui ont vécu le communisme avec une soi-disante égalité des sexe bien avant nous mais qui n’ont pas connu mai 68 ? Je voulais montrer différentes générations de femme, notamment des mères et leurs filles : celles qui étaient mamans au moment de Perestroïka et de la chute de l’Union Soviétique et devaient se battre au quotidien pour nourrir leurs enfants - elles sont toutes pour cela des héroïnes, de véritables survivantes ; elles devraient TOUTES se voir décerner une médaille pour leur bravoure - et leurs filles devenues grandes. Il me fallait photographier des femmes ordinaires, celles qu’on ne voit pas forcément en couverture de magazines, ni top-modèles, ni milliardaires, ni les deux.

Des amis m’ont parlé de l’école n° 1231, VD Pelevona, près de la rue Stary Arbat, où une très belle et vieille dame et sa fille enseignaient. Elles étaient toutes deux professeurs de français. Puis, j’ai rencontré plusieurs couples mère/fille et j’ai circonscrit mon sujet à l’école, lieu féminin par excellence. En effet, la Russie se différencie des autres pays par la proportion très élevée d’enseignants femmes. Selon cet indicateur le pays se trouve à la première position au monde. Si on tient compte des différences de salaires homme/femme, qui sont, comme partout au monde, défavorable pour les femmes, on peut supposer que le prestige d’enseignant y est faible, malgré sa place primordiale dans la société.

L’école n° 1231 est spécialisée dans l’apprentissage de la langue française. On y enseigne le français de manière plus intense que dans d’autres établissements. Cette école était extrêmement prestigieuse il y a encore quelques années. Il était très difficile de l’intégrer, il y avait beaucoup plus de demandes que de places. De nos jours, elle est encore célèbre, l’anglais supplantant le français, et les demandes sont moins nombreuses qu’auparavant. Cependant, une certaine élite russe, lassée des écoles privées luxueuses et hors de prix, où les élèves sont archi gâtés, revient au français et y réinscrit ses enfants.

Dans cette école très spéciale, j’ai rencontré des femmes extraordinaires, courageuses, travailleuses acharnées, passionnées par leurs élèves, ne comptant pas leurs heures, organisant moults activités : échanges avec d’autres écoles et l’UNESCO, des voyages d’étude, expositions, tout en s’occupant de leurs maris vieillissants, de leurs enfants et petits enfants, de la cuisine, du ménage, faisant en sorte que la vie quotidienne de tous soit la plus douce et la plus simple possible. La photographie n’est pas qu’une histoire d’images, elle se place nécessairement du côté de la relation et de la projection ; l’interview et les portraits photographiques vont de pair. Tous deux surgissent d’une relation dans le temps. J’ai passé beaucoup de temps avec ces femmes et j’ai voulu leur rendre hommage
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